#8
Gazette fugitive (assure la liaison trimestrielle entre la Maison de la Poésie de Nantes
et le public, les lecteurs, les abonnés, les absents et les passants)

 

 

 

CRÉNOM !
« Le français est issu de l’immigration », Bernard Cerquiglini (Une langue orpheline, éd. Minuit, 2007)

 


ALORS, HARANGUE AU SORT !
Et vive l’alambic !
Et vive l’alcool !
Et vive l’alcôve !
Et vive l’algarade !
Et vive l’amiral !
Et vive l’azimut !
Et vive l’azur !
Et vive la carafe !
Et vive le carat !
Et vive le chiffre !
Et vive le coton !
Et vive l’élixir !
Et vive l’épinard !
Et vive l’estragon !
Et vive la gazelle !
Et vive le gilet !
Et vive la girafe !
Et vive le goudron !
Et vive la guitare !
Et vive le harem !
Et vive le hasard !
Et vive la jupe !
Et vive le laquais !
Et vive la nacre !
Et vive le nénuphar !
Et vive l’orange !
Et vive le récif !
Et vive le sirop !
Et vive le sucre !
Et vive le talc !
Et vive le talisman !
Et vive la tasse !
Et vive le zénith !
Et vive le zéro !

TOUS ISSUS DE L’IMMIGRATION ARABE !!!

 

 

DES ESCARGOTS ZAPATISTES (Louis Dubost)
Claude Vercey (dont chacun peut emprunter les I.D. — Itinéraires de Délestage — sur le site de la revue Décharge (http://www.dechargelarevue.com), me signale, de Jean Baudrillard, sociologue et philosophe réputé, un texte bien intéressant paru naguère dans les Cahiers de l’Herne. Le philosophe affirme que l’on retrouve « la stratégie spiraloïde de la critique pataphysicienne dans les initiatives zapatistes récentes du Chiapas, sous le nom de Caracoles (escargots)».
Cette stratégie de l’escargot est ainsi définie par Joani Hocquenghem(1) : « expansive, elle balaie large, elle tourne sans cesse et ne tourne pas en rond. Elle échappe au cercle définitif de la tradition, brise l’encerclement et la routine. Évolutive, jamais fermée, elle n’a ni intérieur ni extérieur, elle va et vient du dedans au dehors, inspire et expire, rayonne et absorbe, rassemble et dissémine ». Voilà qui pourrait donner des idées à la gauche décoquillée de chez nous, bien trop calée dans un formatage confortable hérité de la conception de l’Histoire issue de la pensée hegelienne : le progrès est linéaire, ne peut qu’avancer et se réaliser, à travers les contradictions de la réalité quotidienne, par des « bonds » successifs et irréversibles vers l’Esprit du Monde universel et absolu. Pas moins ! Certes, quelques penseurs ont déjà exprimé quelques doutes sur une telle conception, à l’instar de l’écrivain Gunther Grass(2) qui, accompagnant Willy Brand dans une campagne électorale durant les années 80, dénonçait la frilosité de la social-démocratie allemande emmitouflée dans la très prudente conviction que « le progrès est un escargot », et il interpellait ironiquement les « syndicats (qui) tentent de battre en lenteur la cadence de l’escargot ! ». On sait ce qu’il advint de tant de certitude et de combattivité politiques : en Allemagne, le SPD gouverne avec Angela Merkel, en France les bobos barbouillés de caviar se kouchnérisent en collabobos, fayots du cassoulet sarkosiste. Les bonds attendus (a-t-on déjà vu des escargots sauteurs ?) ont, de nos jours, plutôt tendance à virer à des cabrioles de bouffon.
 Et pourtant, une des caractéristiques de l’escargot, c’est qu’il avance sans trop se soucier d’une linéarité préétablie, qu’il colle tenace au chemin et ne recule jamais : les zapatistes du Chiapas ont fort bien compris l’esprit de « résistance » ainsi symbolisé. La révolution est affaire de lenteur qui patiemment grignote, de ci de là, ce qui fait obstacle à la réalisation de la condition humaine : la création, spécificité du genre humain, en est, par excellence, l’outil et la fin confondus. Le philosophe Gilles Deleuze (était-il masqué un agent zapatiste infiltré ?) disait que « créer, c’est résister », insistant sur l’urgence d’une subversion tranquille autrement plus efficace pour tirer les hommes vers l’excellence que les bonds de cabris hyper-médiatisés.
J’aime cette pensée qui caracole. J’aime la retrouver dans des oeuvres de création, dans des livres par exemple. Comme celui d’un écrivain discret, François Perche (qui a passé plusieurs mois au Chiapas !), ancien libraire, et auteur de L’Oreille du libraire (HB éditions) : un libraire est « entouré de voix » qui sont autant de « vibrations d’humanité » ; dans l’immeuble de l’autre côté du boulevard, face à la librairie, habitait le Grand Sam que tous les clients habitant le quartier connaissaient, mais qui « se promenait sur le boulevard, comme s’il errait entre deux airs, de mois en mois plus maigre, plus émacié, sans jamais un regard vers la librairie », tandis qu’un voisin confie au libraire : « j’ai apporté à M’sieur Beckett et à sa femme du couscous que lui avait préparé ma femme spécialement pour lui. Il était très content ».
Ce n’était sans doute pas un couscous aux escargots comme on peut en déguster de délicieux dans le sud tunisien. Mais évoquer ce livre permet d’inviter, voire d’inciter vivement, à lire ce livre, relire ceux de Beckett et de Deleuze, réfléchir à la stratégie de l’escargot zapatiste pour ne plus tourner en rond, déranger les routines et briser l’encerclement de l’autoproclamée « pensée unique », bref ! subvertir et résister à la résignation fataliste qui plombe, aujourd’hui, bien sombre notre quotidien : n’est-ce pas, aussi quelque part et d’abord, la fonction éminente de la poésie ?

(1) in Le Monde diplomatique, janvier 2004.
(2) Le Journal d’un escargot, Le Seuil.

 

 

VION DALIBRAY (1600?-1650?)

Gros et rond dans mon cabinet
Comme un ver à soie en sa coque,
Je te fabrique ce sonnet
Qui de nos vanités se moque.

De quoi servent ces vastes lieux
Où l’un l’autre on se perd de vue !
Ne saurions-nous apprendre mieux
A mesurer notre étendue ?

Dedans ce trou qui me comprend,
Je suis plus heureux et plus grand
Que si j’occupais un empire ;

J’atteins de l’un à l’autre bout ;
Et, s’il m’est permis de le dire,
J’y suis un dieu qui remplit tout.

 

 

UN JOUR, TOUS LES JOURS (Olivier Bourdelier)
Un jour, j'entends Charles Pennequin lire "Un jour". Sa voix gronde. Il est assis de toutes ses forces devant ses feuillets et nous cogne. Ca pulse sale et méchant, ça vous embarque le poème de Pennequin, comme le rock'n'roll quand le rock'n'roll est sale et méchant, pulse et vous embarque. J'écris à Pennequin. Je ne reçois pas de réponse. Je conserve de la lecture un souvenir intense, sombre et lumineux. J'ouvre des livres qui sont tendus de colère et d'angoisse, mais le flux des mots me déborde. J'ouvre "La ville est un trou", et le flux des mots me déborde. Cependant, merveille, "La ville est un trou" est suivie de "Un jour". Et merveille, le c-d d'une lecture d'"Un jour" par l'auteur est joint au livre - l'instant et l'impact du coup de poing saisis, gravés intacts. 
Je n'ai jamais entendu de lecture publique de Valérie Schlée, dont je découvre l'écriture et la personnalité à travers le long poème « Il faudrait se quitter tous les jours » et un entretien publiés dans le dernier numéro de Liqueur 44. Peu à voir avec Pennequin sinon cette évidence : c'est la même énergie en jeu. La poésie ne manque pas de voix neuves et vitales, ardant de bonne et belle hargne. La poésie va bien.

Charles Pennequin, La ville est un trou, éd. P.O.L, 2007 (18 euros) .
Liqueur 44, n° 77/76, hiver 2007 (contact : éd. Gros Textes, Fontfourane,
05380 Châteauroux les Alpes ; 11 euros)

 

 

TIC CHIC POETIC
Pour avoir l’air de s’y entendre, dites d’un poète, s’il est de sang frais, que son écriture est d’une étonnante maturité, ou s’il est de sang qui a déjà un peu tourné, dites que son écriture a atteint sa pleine maturité.
Rajoutez qu’ils deviennent l’un et l’autre des auteurs incontournables.
Ainsi vous aurez l’air connaisseur.

 

 

CHRONIQUES DE MA PLANÈTE (Roger Lahu)

Le poème des bonnes résolutions

En 2008 il faut
GRAVAILLER PLUS POUR TAGNER PLUS
PRAVAILLER GLUS POUR  PAGNER TLUS
GNAVAILLER  TRUS POUR   TRUGNER  GRUS
Et puis plus pumer dans les lieux fublics
Et puis rechonter ses maussettes
Et  bire donjour à la dame
Et puis il faut  que j’augmente  mon douvoir pachat 
Et puis faire mon jogging bling-bling tous les matins tsouin tsouin
Et puis il faut que ça aille et fines herbes mieux dans mon monde
Et puis ne pas oublier de dire  bien merci
Et merci encore merci

 

 


CHRONIQUE DE MA PLANÈTE (2)

« carpe diem » bling-bling

À ma Hublot Big Bang King en or et céramique
Il est 18h54
À ma Oris TT3 Formula Gold Edition limitée à 300 exemplaires pour le 30ème anniversaire de Williams F1
Il est 18h55
À ma Chanel « J12 » : première montre icône du 21ème siècle
Il est 18h56
À ma Omega Speedmaster Professional : l'une des montres les plus mythiques au monde
Il est 18h57
À ma Nautilus Patek Philippe : 30 ans et toujours aussi moderne et séduisante.
Il est 18h58
À ma Navitimer de Breitling : la montre préférée des aviateurs depuis 1952
Il est 18h59
À ma Oyster de Rolex : peut-être la plus mythique de toutes...
Il est 19h
À ma Reverso de Jaeger LeCoultre : 75 ans et toujours aussi jeune et belle
Il est 19h02
À ma Royal Oak d'Audemars Piguet : la première montre haut de gamme sportive en acier
Il est 19h03

13/01/2008 19.04  (en écoutant Piers Faccini)

 

 

GUILLAUME LECAPLAIN


Jean-Jaurès

Sans froid sans froid malgré le froid nous avançons à une allure assez rapide. En passant devant les magasins nous nous tenons sous mon parapluie que je veux bien te faire partager nous voyons les gens marcher vite pour ne pas être mouillés et des vieilles dames qui courent d’un ridicule la fumée de nos cigarettes les flaques que nous évitons les passages où il faut faire attention à ne pas se faire écraser les magasins qui à cette heure sont déjà fermés et la nuit qui tombe.

Les passants les passants les fruits frais du marché de l’île Gloriette et qui ne sont pas chers les enfants qui mendient à l’entrée du passage Pommeraye tous les gens qui sortent du cinéma avec le sourire et les autres qui sortent leur cigarette et puis qui l’écrasent en marchant dessus les trois ou quatre verres que nous prenons dans un bar où il n y’a que des garçons
Sans doute mon cher sans doute il ne faut plus sortir comme ça au risque de s’ennuyer sans personne nous partons nous partons les gens
Sans bruit nous avançons et sans parler non plus
Oh des problèmes mon vieux des problèmes oh mon vieux les gens qui attendent le tramway nous regardent et nous évitons de les regarder les passants des fois nous font des croches-pied
oh la ville est grande tu sais je vais pas marcher jusque là attendons le tramway s’il te plait
les ça-suffit des grands axes nous attendons le bus que nous détestons c’est celui qui nous mène au travail mon chat mon rat.
Ce matin près des Hauts-Pavés nous avons pris notre café avec des pains au chocolat la dame ne savait pas trop ce qu’elle disait tu crois non
A Duchesse-Anne nous prenons le busway par curiosité nous voulons savoir ce que c’est que ce machin et tu dis que ce n’est qu’un bus sans doute tu as raison la dame ne savait pas trop ce qu’elle disait tu crois non
tu dis c’est qu’un bus sans doute tu as raison c’est d’un décevant parfois tu me dis que tu veux déménager je déteste entendre ce genre de phrases je les trouve trop
Ligne 2 vers Neustrie souvent j’avais raison nous tombions bas à se foutre en Loire à se mettre sous les roues du tramway à s’abattre au martini à s’enlacer par dépit jusqu’au bout nous aurons essayé de mettre les choses à plat sur
Ton ventre mon cher ton ventre ton petit ventre j’adore te manger l’aine juste au-dessus de l’os je te croque tu remues toi tu soupires moi je croque et je descends plus bas j’arrache ton caleçon avec les dents je descend je te croque les cuisses je croque à pleine dent tu soupires et ta main dans mes cheveux et je remonte pour t’embrasser.

 

Viarme-Talensac

Nous sommes deux garçons nocturnes. Après avoir bu nous sortons vers minuit nous traversons la place nous descendons à pied en suivant la ligne trois.
Les gens que nous croisons sont comme nous : ils vont à Bouffay ou à Feydeau nous, nous sommes déjà saouls nous discutons fort ou alors pas du tout nous fumons nous fumons. C’est un moment où tu détestes si je parle sérieusement.

Le monde entier persiste à nous voir séparés nous sommes deux garçons nocturnes dans ton lit nous faisons l’amour en nous embrassant.

Le monde entier mon cher le monde entier nous méprise nous sommes sur la Terre les seuls garçons nocturnes. J’ai connu dans ma vie des garçons qui embrassaient moins bien.

Des grandes choses arrivent quand nous descendons nous traversons la ligne trois le monde entier nous regarde nous sommes mon cher deux garçons nocturnes mais allons dans ton lit si tu veux m’embrasser.

 

Commerce

En France nous avons les meilleurs petits déjeuners.
Nous sommes, dans le pays, les plus jolis.
C’est au moins ce que nous croyons quand, sur le pont sur la Loire,
Nous sortons vers la ville en fumant des cigarettes.
Il fait froid comme après toutes les nuits où on a mal dormi, à cause de mon chaton qui nous a griffés ou à cause de toi qui bougeais.
Nous sommes, tous les deux, les plus jolis du monde. Si parfois sur le pont on veut se foutre en Loire, c’est parce qu’on a mal dormi.

A Commerce nous sommes sur nos gardes ; nous n’aimons pas tomber sur des gens que nous connaissons, ni sur ceux qui ne nous connaissent pas et qui nous volent nos cigarettes en nous traitant de pédés.
Nous détestons Commerce nous y passons le plus rapidement et sans regarder les gens. Tu me dis le monsieur qui vend les journaux est gentil ou : regarde la coiffure de la fille.
Nous sommes, ensemble, comme des frères, et personne ne nous voit.

Après des études de Lettres, Guillaume Lecaplain s'est lancé dans le journalisme. Après après avoir longtemps travaillé à Nantes, à Ouest France, il viens d'être muté à Rennes. Il acommencé à écrire plusieurs poèmes autour des stations de tramway de Nantes en 2006. C'est sa première publication.



 

 

RECENSIONNELLEMENT


Benoît Casas, Diagonale, éd. Nous
Ce livre de Benoît Casas prend place (et suite à L’Amant de Sophie, Prétexte, 2003) dans un vaste cycle de grand lecteur intitulé D.i.e., chaque livre est une séquence du cycle et correspond au traitement en écriture d’une année de lecture, et chaque livre est une recension en éclats et recensions de lectures-pensées, d’écarts de pensées, de « phrases antiphilosophiques », il est question peut-être bien de « rassembler des matériaux/pour construire/une ivresse », car il échoit au poète Benoît Casal de ne point être sobre de livres. In fine, question qui nous intercepte la pensée : ne sommes-nous qu’êtres de mots éparpillés dans le grand axe ?

 Valérie Rouzeau, Apothicaria, Wigwam
Petite mélancolie dépressive de grande importance d’une piétonne poète audonienne et férue de Fernando Pessoa, et petit maillage subtil avec le Tabacaria d’icelui pour un redressement de l’humeur, au rythme d’une marche macadamale, ce poème. (Où le flux de références vaut tous les antidépresseurs…)
(…)
Il était une fois un mouton crevé il pourrit
Il était une rose une rose une rose
Et ma pomme
Pomme pomme pomme
Tarte
Comment m’aider moi-même sans me moquer un peu
De mes ensorcellements de mes métamorphoses (…)

 Bruno Fern, 111 points de contrôle, Voix éditions
Un autre subtil maillage avec la langue que ce premier livre de Bruno Fern :

1

 

d’une voix presque reconnue :

         on va vous dresser ça
         ou vous le tresser (d’ici on entend mal), ce qui serait préférable, surtout vers la fin de la bobine, par exemple avant de leur croiser les bras (pour ceux qui en auraient encore) et de les rendre à la
         boue d’où sortaient les bouches — Verdun ça rappelle quelque chose (…)

Un fignolage avec voix passantes et voix passées pour un contrôle de la langue et vérifier qu’elle peut continuer d’être autre chose qu’un outil de communication communicant. Ici, nous lisons un contrôle technique.

 Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, Minuit
Fameux philologue et enthousiasmant, Bernard Cerquiglini par ce livre tend à montrer que le français ne descend pas… du latin ; du moins, pas du latin que le commun des Français, dans son idéologie de langue pure et parfaite et claire etc., cela afin de la pavaner de grandeur et par la même occasion d’affirmer douteusement la grandeur de son « identité nationale », pas du latin donc que ce Français-là croit, c’est-à-dire du latin écrit en temps de grandeur romaine, du latin classique. Bernard Cerquiglini enfonce le couteau dans une blessure narcissique en développant cette idée que notre français descend « d’un latin populaire mêlé de gaulois et de germanique ». Cette idée étant soumise évidemment à moult nuances.

 Charles Reznikoff, Holocauste, Prétexte
On serait tenté d’avancer ceci, d’une façon un peu journalistique : grand livre. Un livre-mémoire composé à partir des minutes des actes du procès de Nuremberg et des enregistrements du procès d’Eichmann à Jérusalem, quand les nazis durent déclarer au monde les atrocités qu’ils avaient commises, un livre composé d’une matière brute, de la matière la plus « anti-poétique » qui soit, que l’auteur (1894-1976) ne cherche absolument pas à « poétiser », mais plutôt à travailler rythmiquement (versifiement) pour d’une part faire mesurer la portée de l’horreur et de l’autre faire entendre derrière l’effacement du poète une possibilité d’émotion que le lecteur doit moduler selon sa capacité à la recevoir (ce que travaille ce texte). On ne peut plus anti-poétique, on ne peut plus anti-lyrique, Holocauste ajoute un argument pro ou contra à la déclaration d’Adorno au sujet de la poésie lyrique. Devant des livres comme celui-ci, après des lectures comme celle-ci, notre émotion doit ajouter une pierre quant à elle au devoir de non-oubli. Il faut saluer le remarquable travail et de présentation et de traduction (et d’effacement) du traducteur Auxeméry.

 Henri Droguet, Off, Gallimard
Où on retrouve cette voix si-pleine et tremblante et emportée par ce titre implicitement antithétique puisque tout le contraire est à entendre, la voix est poussée à fond. En amont, le poète brasse, ou plutôt, laissons-nous influencer par la localisation du poète (Saint-Malo), pêche au grand large de la langue et de la littérature, lesquelles sont bien entendues entremêlées d’une belle-étrange couture. Le poème naît de fortes émotions, lesquelles paraissent émotions de langage, quand une expérience de la réalité fait bouger ce quelque chose qui devient langue de poème, et Henri Droguet n’est point homme à se laisser tranquille, intranquille coléreux qui se laisse aller à goûter les joies d’en faire ces petites choses qui ne sont pas riens, des poèmes.

Jean-Louis Giovannoni, S’emparer/Ambroise Paré, Des Monstres et des Prodiges, éditions 1 : 1
À raison lente et sûre l’éditeur poursuit cette belle idée de confronter un poète d’aujourd’hui à un poète ancien choisi dans la période 16e/ 17e siècles. L’auteur ancien n’est point ici poète, en effet, Ambroise Paré (1517-1590) aura été maître-chirurgien des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III, aura écrit quelques ouvrages scientifiques dont une Anatomie universelle du corps humain ainsi qu’un Traité de la peste, en 1575, il publiera ses œuvres complètes en 27 volume, dont Des Monstres et des Prodiges, ayant dans une édition précédente porté le titre de Des monstres tant terrestres que marins. « Monstres sont choses qui apparoissent outre le cours de Nature (et sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir) » préfaça-t-il, descriptions, détails et craintes à l’appui, accompagnés de gravures. Jean-Louis Giovannoni, se confondant avec le chirurgien (s’emPAREr), se transformant en siamois trans-historico-poétique, se fait écho d’une certaine monstruosité quant à écrire de la poésie qui est  « outre le cours de Nature » et outre le corps que la nature nous fait. Une langue-monstre, faite d’assemblages divers et variables pour, et c’est bien étrange chose que là, pour notre plus grand régal de lecteur (nous voilà renvoyé au rang de monstre-cannibale ?).

 Nolwenn Euzen, Présente, L’Idée Bleue
Un premier livre prometteur que Présente ; d’une jeune poète qui a lu les poètes chinois de la dynastie Tang, qui a lu Richard Brautigan, qui a lu Sabine Macher et dont l’itération du pronom personnel « je » en table des matières (et par les poèmes) rappelle celle de « complainte » des Complaintes de Laforgue ; ce « je »-là devient musicalité, mot-note qui s’élève pour souligner, paradoxe travaillé, l’absence du personnel, l’immatérialité d’un pronom. Tout démarre d’une expérience des plus platement réelles, et tout paraîtrait des plus plats si on ne suivait pas plutôt le traitement fait à ce fameux « je » (il faut être gonflé, par les temps qui courent de chasse aux sorcières, de vade retro satané « je », pour appuyer autant dessus), comme, finalement, élévation de la pensée au-dessus des choses ordinaires.


 

 

L'AUTOMANIFESTE NIAIS DE JEAN-PIERRE LESIEUR
NIAIS au sens de l’inconscience de celui qui ne sait pas mais produit quand même, existe quand même, et ne se pose aucune question sur la création. Il est cela suffit.

NIAIS mais pas dupe de ce qui se passe dans le monde, de ce qui ne s’écrit pas, de ce qui s’écrit,  de ce qui se décide et de ce qui se fait au jour le jour dans le fatras du quotidien.

NIAIS au sens de Lou ravi, de naïf, d’innocent, de puceau, de rosier.

NIAIS au sens de la non reconnaissance de constructions intellectuelles tarabiscotées.

NIAIS au sens de l’enfant qui passe son temps à découvrir son langage et  tente d’en faire le tour complet.

NIAIS au sens de neuf, de nouveau, de découvreur, de néophyte.

NIAIS n’est pas une posture on est toujours le NIAIS de quelqu’un alors il faut être bien NIAIS pour écrire de la poésie de nos jours.

NIAIS au sens de la fauconnerie comme un oiseau pris au nid

NIAIS au sens du trop fort en thème qui ne sait plus quoi écrire parce qu’il lui parait que tout a été dit.

NIAIS comme celui qui donne toujours des verges pour se faire battre par ses pires amis.

NIAIS comme une fin d’amour que ne peut éteindre l’extincteur du désir

NIAIS mais toujours en avance d’une vigie à regarder dans le blanc de l’œil

NIAIS pour ses proches et ses lointains qui forment la grande famille de ceux qui ont toujours une niaiserie à défendre

NIAIS comme le père Ubu et la machine à décerveler

NIAIS  comme des collégiens dont la pataphysique s’occupe plus que  jamais des tubercules de l’inconscience

NIAIS de la plus belle manière qu’on puisse concevoir c'est-à-dire perméable au moindre frémissement des poètes d’avant

NIAIS mais les doigts de pieds en éventail dans la luzerne des vaches à lait qu’il ne sait  plus traire à deux mains.

L’automanifeste niais peut être appliqué à n’importe quel poète qui accepte le postulat qu’il ne sait rien de la poésie et a tout à inventer.

L’automanifeste niais n’est pas fait pour  rassembler, guider, mener, imposer, il est totalement personnel et fuit tous les prosélytismes.

L’automanifeste niais s’oppose à la théorisation de ce qu’il est, à l’intellectualisation, au laboratoire de recherches linguistique pour laisser la plus grande part à la liberté de création poétique.

L’automanifeste niais est entièrement soluble dans Internet tant la niaiserie des poèmes qu’on peut y lire est incommensurable.

L’automanifeste niais n’est ni raciste, ni sexiste, ni parachutiste bien qu’il sache planer pour redescendre sur terre.

L’automanifeste niais est en perpétuelle évolution et vous pouvez l’appliquer à n’importe quelle écriture.

L’automanifeste niais ne demande pas de dispositions particulières et poste en postulat que la poésie existe partout et qu’il suffit de la saisir avec son cœur.

L’automanifeste niais a beaucoup à apprendre de ceux qui le rejettent sans autre forme de procès

L’automanifeste niais a toujours un métro de retard mais n’a jamais peur de prendre le suivant

L’automanifeste niais saura se faire aimer si vous faites l’effort de l’adapter un peu avant de l’adopter beaucoup.

L’automanifeste niais est donc  un anti-manifeste pas niais.

 

 

MIDIMINUITPOÉSIEBILAN2007
Mettre des virgules où ça me chante
Et caetera qui n’est pas le moindre
Quelqu’un de très généreux
Bon, passons à autre chose
Aucune œuvre littéraire ne peut se prévaloir d’une concession à perpétuité
Arroser les fleurs comme Spinoza
J’ébruite les petites culottes les pissenlits
C’est un sabreur, j’ai peur mais j’y vais
Tout est prêt pour entraîner les hommes à l’abattoir
Je l’ai connu à quatre ans
Entre mon écriture et ma solitude
J’aurais tant voulu aujourd’hui que l’homme n’ait jamais découvert le feu
Pourriture c’est le mot qui me vient à l’esprit
Car la poésie demande du concret d’abord
Un fer à cheval cherche à se syndiquer
La maison avait changé d’adresse
Une poubelle ? Quel poète met-on à la poubelle ?
Vous avez tout ce qu’il faut ?
Le marché de masse a-t-il encore le moindre avenir ?
Du vin de Californie, à Nantes ?
Tu crois qu’il viendra un jour ?
Quel rapport avec la poésie ? Aucun
Un échassier, une mule, un bourrin
Ça a l’air pas mal
Misère érigée
Où le pire côtoie le meilleur
Moi je suis prof de maths, je m’intéresse pas à la poésie, je m’intéresse aux sciences humaines
Ce qui est bien, il me semble, avec la vidéo, c’est qu’on voit au travers
Les sardines, elles sont excellentes
Mais en fait, dans le texte, le mot est traduit
Ceci est un noir trop long
Les passants ont été effrayés
On a perdu
Si quelqu’un te dit qu’il comprend le Liban, c’est qu’on lui a mal expliqué
Tu es fatigué, chéri ?
Un doigt malade une rose roumaine
La France n’a pas besoin de marins, mais de maçons
Nous, on fait trente-sept heures avec un samedi sur six
Toute approche de la ville passe par une ceinture de misère humaine
J’ai rencontré cette fille absolument invivable
Jeune chien mort-né préparé au miel
La nuit tous les chats sont mauves
Vraiment, non vraiment
Des voies de détresse ont été prévues
Seulement des gâteaux au supermarché
Refuser la langue de l’envahisseur
La littérature a pour monument aux morts le Forum
Ça tamponne !
La poésie c’est toujours un dialogue
C’est fou le détail des choses
Des cadres en virée dans les campagnes
Plus bandant que le tourisme sexuel
Il l’a dit, il l’a fait
Dans la réalité, c’est-à-dire par terre
Embrassez maman sur les deux joues puis coupez-la en deux
Attends-moi une minute
C’est pour qu’il n’y ait pas d’incident
Un appareil à borner ses désirs
Merde, j’ai perdu mon reçu de taxi, en plus j’avais pris des notes dessus
Va-t’en m’élucider ça !
Ça doit être marrant de faire un livret d’opéra
La poésie comme seule consolation au rugby
J’enfonce les boules Quies
Je remercie chacun et particulièrement tout le monde

Cueilli sur la scène comme en salle par Bernard Bretonnière

 

 




 

 


 

 


 

Gazetier en chef : Jean-Pascal Dubost
Gazetier collaborateur et relecteur : Bernard Bretonnière
Gazetiers chroniqueurs : Olivier Bourdelier, Louis Dubost, Roger Lahu.
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Face à l'affluence de propositions, la rédaction ne peut répondre à celles qui ne sont pas retenues.
Le titre est inspiré du « Titan de France », nom d’une grue classée monument historique à Nantes.